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La ressource en wingsuit

Super-pouvoir ou singularité aérodynamique ?

 

Les images de Fred Fugen et Vincent Cotte volant “en rase-mottes” sur une des pyramides de Gizeh, en Égypte, ou sur le podium du festival Rock The Pistes, en Suisse, et remontant en wingsuit (combinaison ailée) pour ouvrir leur parachute, captivent un large public.
Idem pour celles de Sebastian Álvarez qui a plongé en winguit à l’intérieur du volcan Villarica, au Chili, avant d’en ressortir en trajectoire remontante.
Ces parachutistes de l’extrême utilisent une technique particulière, intitulée “ressource”, tandis que les anglophones parlent plus couramment de “flare”. Que trouve-t-on derrière ces deux mots qui désignent globalement la même chose : la capacité de prendre de l’altitude, de remonter, durant un vol en wingsuit ?

Par Bruno Passe, avec la collaboration de Mathieu Passe

Menu de navigation par chapitre :
Le flare : au début, c’était mal
Le flare en wingsuit
La question de l’aérodynamique
La ressource en wingsuit : de la théorie à la pratique
La ressource en wingsuit, pour faire quoi ?
Dans un volcan
L’avenir
Bibliographie
Bonus vidéo

Comme ces images spectaculaires le prouvent, certains parachutistes parviennent véritablement à remonter avec leur wingsuit, alors qu’elle n’est globalement constituée que de morceaux de tissus assemblés entre eux. Mais comment ces parachutistes font-ils ? Bien que surdoués, ils n’ont pas pour autant de super-pouvoirs !

En janvier 2021, lors d’un tournage sur la plage de Maitencillo, à Valparaiso (Chili), Sebastian Alvarez effectue un tonneau tout en ressourçant en wingsuit. © Nicolas Gantz / Red Bull Content Pool

La ressource consiste à emmagasiner beaucoup de vitesse verticale, qui est en fait de l’énergie, de la transformer en vitesse horizontale, pour ensuite acquérir de la portance.

Le flare et la ressource en wingsuit s’appuient sur les mêmes principes aérodynamiques qui s’appliquent depuis longtemps à l’aile de parachute. Les ailes souples, parachutes ou wingsuits, sont constituées de caissons. C’est la pression de l’air emmagasiné dans ces caissons qui procure une forme aérodynamique à l’ensemble de la structure et qui lui permet donc de voler.

Une fois en pression, l’aile souple se comporte globalement comme une aile d’avion, à ces différences près qu’elle peut se déformer facilement et qu’elle vole sans moteur.

Mais comment et pourquoi est-il possible de monter, de “ressourcer” avec une wingsuit ? Un avion peut prendre de l’altitude grâce à son moteur bien sûr, et un parapente peut profiter des courants d’air ascendants pour prendre de l’altitude.

Mais comment une wingsuit, qui a une si petite surface d’aile, et pas de moteur, peut-elle prendre ne serait-ce qu’un mètre d’altitude ?

Équipés de leurs combinaisons ailées, les parachutistes utilisent une technique très spécifique, basée sur la mise en survitesse, une technique proche de celle qui est utilisée depuis longtemps avec certaines ailes de parachute.

Le flare : au début, c’était mal

En aéronautique, le “flare”, plus exactement le “landing flare” est la phase qui précède la prise de contact avec le sol. On l’appelle également “manœuvre d’arrondi”. C’est vrai également en parachutisme, mais le flare peut y trouver une autre signification, plus spécifique, qui prend racine plusieurs décennies en arrière.

Retournons au début des années 1980… Une décennie s’est écoulée depuis la démocratisation de “l’aile de parachute”, qui succède aux parachutes hémisphériques, et qui est devenue un standard. Avec le parachute de type aile, on se pose généralement debout, même s’il arrive encore aux parachutistes de prendre quelques “gamelles” en arrivant au sol. Les ailes du siècle dernier ne sont pas encore aussi performantes que celles que nous utilisons aujourd’hui, certaines n’ont que cinq caissons, et les techniques individuelles ne sont pas toujours au point, certains pratiquants ayant fait une grande partie de leur carrière en parachute hémisphérique. En France, on ne parle pas encore de “flare”…

En 1973, un parachutiste se pose avec un Paraplane, qui compte parmi les premiers modèles d’aile de parachute. On note la longueur des suspentes et l’absence de stabilisateurs latéraux. D’autres modèles de l’époque n’avaient que 5 caissons. Photo Guy Sauvage

Avec l’amélioration des profils et des tissus, les parachutes ailes deviennent de plus en plus performants, les modèles à sept caissons se généralisent, mais leur surface ne descend habituellement pas en dessous des 200 pieds carrés (environ 19 mètres carrés).

Il faut attendre l’arrivée d’une troisième génération d’aile de parachute, dotée de neuf caissons, pour que la notion de “flare” commence à intégrer la technique parachutiste, avant qu’elle se révèle et devienne une pratique courante.

En France, l’anglicisme est devenu à la mode et le flare désigne un bel atterrissage, réussi en planant un peu sous son aile.

C’est vers la fin des années 1980 que certains fabricants de voiles commencent à proposer des modèles de moins de 200 pieds carrés, mais dans quel but ? C’est afin de coller à un adage bien connu à l’époque : “petit dans le ciel, petit dans le sac ! ”

Et c’est donc essentiellement pour réduire la taille des sacs-harnais, et répondre à la demande des utilisateurs pour des parachutes toujours plus petits et confortables que certains fabricants réduisent considérablement la taille des voiles, ce qui a pour effet d’augmenter leur vitesse.

C’est ainsi que la catégorie des voiles rapides voit le jour, avec l’inconvénient de procurer parfois des atterrissages durs, surtout par vent nul. Et aussi parce que le tissu de l’époque vieillit mal, prenant de la porosité au fil des sauts.

De façon un peu empirique, les parachutistes commencent à mettre au point une technique permettant de mieux se poser avec ces petites voiles. Ils comprennent qu’en leur donnant plus de vitesse avant l’atterrissage, soit en la faisant piquer aux élévateurs avant, soit en engageant un virage bas, la “mini voile” se pose mieux, car elle restitue horizontalement la vitesse acquise verticalement. Mais cela bien sûr à condition de savoir la manœuvrer habilement, ce qui pas donné à tout le monde.

L’apprentissage est tout aussi empirique, il faut d’abord apprendre à évaluer la hauteur du dernier virage, il faut ensuite apprendre à gérer avec précision la trajectoire tangente avec le sol durant la phase de vol horizontal, pour finir par se poser en douceur, sans avoir trop à courir et en restant debout.

Après avoir acquis la bonne technique, et pour certains après avoir aussi essuyé quelques “plâtres” (au sens propre comme au sens figuré !), ces parachutistes l’appliquent systématiquement à chaque saut, pour prolonger jusqu’au dernier moment le plaisir avec ce qui était devenu un nouveau jeu : le fameux “flare”.

Patrick de Gayardon lors des premiers “flare aquatiques” durant le championnat de France à Vichy, en 1987. Sa voile est une Wildfire, une des premières “mini-voiles” à 9 caissons. Photo Michel Pissotte

Il s’agit en fait d’une performance qui consiste donc à planer horizontalement sous voile, le plus longtemps et le plus loin possible, à rester en sustentation à quelques centimètres du sol, avant d’y poser les pieds, généralement en courant.

Ces mêmes parachutistes découvrent également que pendant cette phase de plané, il est possible, par exemple pour éviter un obstacle – barrière, haie ou même photographe (!) – de prendre un peu de hauteur en appliquant un fin dosage sur les commandes de freins : la ressource est née !

Pour “flarer” sous une voile de parachute, il faut donc  “envoyer”. C’est-à-dire faire un virage bas, rapide et donc potentiellement dangereux, car les voiles sont plutôt conçues pour se remettre à plat rapidement. Au début des années 1990, les termes “envoyade”, “virage bas”, “hook turn”, “swoop” font partie du langage courant des parachutistes.

Cette pratique de “l’envoyade”, issue d’une technique radicale et apprise de façon empirique et généralement autodidacte, envoie aussi pas mal de monde à l’hôpital. Elle est interdite dans certains endroits et certaines circonstances (compétitions officielles, rassemblements, démonstrations, etc.).

Mais la mode est lancée, et les constructeurs commencent à adapter certaines de leurs voiles à cette technique, travaillant les profils, les calages et le tissu. Des modèles plus performants sont conçus puis commercialisés, et une nouvelle marque voit le jour : Blue Track. Initiée par le fabricant Parachutes de France, la gamme Blue Track va instaurer un nouveau type de voiles rapides, utilisant pour la première fois un tissu à porosité zéro et un profil semi-elliptique.

 

En 1989, Frantz Jardel, membre de l’équipe de France, termine son flare en ressource au-dessus du photographe.
Il est équipé d’une Blue Track, commercialisée par Parachutes de France. Photo Guy Sauvage

C’est le début d’une nouvelle ère, et il est devenu possible de “flarer” et de “ressourcer” sans avoir à prendre (trop) de risque. Tandis que les extrémistes continuent d’envoyer toujours plus fort, avec des voiles toujours plus petites, pour flarer toujours plus loin. Et ils obtiennent des résultats toujours plus spectaculaires en surfant sur l’eau, en traçant des trajectoires entre ou au-dessus des obstacles, et même dedans, en traversant des structures (hangar, ponts, etc.).

Et comme cela arrive à chaque fois qu’une nouvelle discipline apparaît, les parachutistes ont envie de se confronter. Des compétitions (amicales) de flare voient le jour ici et là, et le pilotage sous voile ne va pas tarder à devenir une discipline de compétition, avec un matériel de plus en plus spécifique et plusieurs catégories basées soit sur la performance, soit sur l’artistique.

Jolie ressource en fin de flare pour Sébastien Chambet qui est équipé d’une voile à caissons croisés et tricellulaires. Le montage en décomposé met bien la ressource en évidence. Photo Benjamin Loriou ©2009

De nos jours, c’est une discipline reconnue par la FAI (fédération aéronautique internationale) qui délivre des titres et des médailles, avec une méthode d’apprentissage et des stages de formation.

En pilotage sous voile, le flare et la ressource sont assez proches. Sur les drop zone, on peut parler d’un “joli flare” alors qu’il s’agit en fait d’une ressource. C’est peut-être parce que les parachutistes n’exploitent généralement pas toutes les possibilités de la ressource sous voile. Et pour une bonne raison, c’est qu’il leur faut ensuite atterrir sans se faire mal, tout en redescendant les quelques mètres de hauteur produits par la ressource. En compétition, les performances sous voile se mesurent sur la distance parcourue, sur la précision et sur la vitesse, jamais sur la hauteur.

Le flare en wingsuit

En wingsuit, le domaine de vol est soit en plein ciel (saut d’avion), soit dans les reliefs pentus, en vol de proximité (BASE jump), et l’action de flare désigne initialement la phase finale du vol, celle qui précède l’ouverture du parachute et durant laquelle le pilote doit parfaitement contrôler sa vitesse et sa position, en freinant efficacement.

Au fil de l’évolution des modèles de combinaisons, de plus en plus performants, les pilotes de wingsuit se sont rendu compte que dans certaines configurations de prise de vitesse, ils peuvent obtenir une ultime poussée à la fin de leur vol. Un peu comme les compétiteurs de pilotage sous voile qui vont au bout de leur trajectoire, exploitant les derniers mètres possibles, avant de toucher le sol.

Une autre ressource en wingsuit pour Sebastian Alvarez, toujours lors du tournage sur la plage de Maitencillo, à Valparaiso (Chili), en 2021. © Nicolas Gantz / Red Bull Content Pool.

Or, avec une combinaison haute performance, il est impératif d’attendre que la vitesse diminue avant d’ouvrir le parachute. Suite à un freinage légèrement anticipé, durant un puissant flare horizontal, il peut se produire le même phénomène que sous une aile de parachute, phénomène qui engendre un gain d’altitude : la wingsuit commence à prendre de la ressource.

Pour bien comprendre le phénomène de la ressource, il faut se pencher sur la question de l’aérodynamique. Car dans les deux cas, voile de parachute et wingsuit, les lois aérodynamiques sont les mêmes !

Dans une wingsuit – comme sous une aile de parachute – pour voler, il s’agit de transformer la vitesse propre en portance. C’est là où rentre en jeu la force aérodynamique, qui est la somme de la trainée et de la portance. Lorsque l’on vole sous une voile de parachute, l’application de la force aérodynamique peut être représentée comme ceci :

Croquis 1 : vol stable sous voile

Dans le cas de l’aile de parachute, la voile qui génère la portance se situe au-dessus du pilote, qui représente la plus grosse partie du poids de l’ensemble : ils sont écartés l’un de l’autre et le parachutiste pilote sa voile à l’aide de commandes de manœuvre.

En wingsuit, parachutiste et combinaison ne font qu’un, et sur les croquis ci-dessous, nous ne représentons que le corps du parachutiste (à noter que la position est figée et ne correspond évidemment pas à la position qu’il faut prendre pour ressourcer, idem pour l’angle d’attaque qui est très approximatif). Lorsque l’on vole dans une wingsuit, l’application de la force aérodynamique peut être représentée comme ceci :

Croquis 2 : vol stable en wingsuit

Les deux schémas ci-dessus illustrent un vol stable: le poids et la force aérodynamique se compensent. Il n’y a pas d’accélération : la vitesse et la trajectoire sont stables. Pour changer l’intensité ou la direction de la force aérodynamique, le pilote va modifier la forme de sa voile de parachute (au moyen des commandes de manœuvre et du harnais) ou la position de son corps dans la wingsuit.

Lorsqu’il entame une prise de vitesse, la force aérodynamique diminue, l’équilibre est brisé, une accélération vers le bas se produit, la vitesse de chute augmente. Le schéma ci-dessous montre la force aérodynamique qui se désaxe un peu vers l’arrière.

Croquis 3 : prise de vitesse en wingsuit

Alors que la vitesse augmente, la force aérodynamique augmente aussi, jusqu’à ce que les forces se rééquilibrent. On revient donc à une situation semblable au schéma montrant le vol stable, mais avec une vitesse plus grande et une trajectoire plus piqueuse.

Avec cette survitesse acquise, on va, dès lors qu’on reprend une position normale, avoir une force aérodynamique augmentée, c’est le début de la ressource. L’équilibre est de nouveau brisé, mais cette fois pour créer une accélération vers le haut, cette accélération va redresser la trajectoire vers l’horizontale. Le schéma suivant montre le début du flare.

Croquis 4 : début de flare en wingsuit

Alors que la trajectoire se redresse, la traînée aérodynamique, qui est toujours parallèle au mouvement, est également de plus en plus horizontale. Cela amène inévitablement à une force résultante d’accélération (représentée par la flèche verte)  en sens opposé au déplacement, et à un ralentissement progressif. Pour compenser la perte de vitesse, le coefficient de portance doit être augmenté. À la fin de la ressource, le pilote a pris la position qui donne le plus de portance possible et il a cabré le plus possible.

Si la réserve d’énergie cinétique est assez grande, le changement de trajectoire a pu se prolonger jusqu’à avoir une trajectoire montante : il y a ressource ! Le schéma suivant montre la situation vers la fin de la ressource.

Croquis 5 : fin de flare en wingsuit

Lorsqu’il n’y a plus assez de vitesse pour générer une force aérodynamique assez grande pour compenser le poids, la vitesse de chute ré augmente, même si on braque plus fort l’assiette. Sous voile, c’est le moment de se poser, en wingsuit près du sol, c’est le moment d’ouvrir le parachute. On n’a plus d’énergie cinétique en réserve à convertir en force aérodynamique : c’est le point de décrochage. Dans la phase suivante, l’accélération va se rediriger fortement vers le bas.

Parmi les facteurs qui favorisent la performance en ressource, les trois points suivants sont importants :

1) La différence entre la vitesse maximum atteignable et la vitesse minimum de vol avant le décrochage. Si les grosses voiles “flarent” mal, c’est qu’on a du mal à les engager en grande survitesse. Au contraire, les voiles hautes performances sont étudiées pour qu’on puisse les faire entrer facilement en grande survitesse.

2) Une faible traînée est aussi bénéfique pendant le flare. Car c’est la traînée qui produit le ralentissement qui va mettre fin au flare, ou à la ressource. Les voiles hautes performances ont un profil plus aérodynamique, plus travaillé au niveau de la forme (car plus fines) et du nombre de caissons. Cela leur permet d’avoir des flares qui durent.

3) La capacité à générer une grande force de portance (perpendiculaire à la trajectoire), car c’est elle qui opère le redressement vertical de la trajectoire.

Les planeurs ont une très bonne finesse (rapport portance / trainée), leurs ressources sont formidables, si bien qu’ils peuvent les transformer en looping, et acrobaties diverses.

La ressource en wingsuit : de la théorie à la pratique

La ressource en wingsuit est une manœuvre qui s’est développée il y a quelques années. Comme avec les voiles hautes performances, la technique utilise l’énergie cinétique, mais dans un domaine de vol qui est propre à la wingsuit.

La manœuvre de ressource en wingsuit demande donc de la précision dans le pilotage et un contrôle parfait de la position et de l’angle de vol. Lorsqu’elle s’apprend en plein ciel, et en solo, mis à part la présence éventuelle de nuages, il n’y a pas de repère, seulement des sensations qui peuvent être trompeuses. Le pilotage doit se faire tout en finesse et la préconisation va jusqu’à l’utilisation des doigts de pieds pour initier le début de la courbe !

C’est une manœuvre progressive : d’abord une prise de vitesse avec un angle légèrement piqueur, suivie d’une mise à plat progressive puis d’une reprise d’angle d’attaque tête en haut, au bon moment de la courbe.

En saut d’avion, les pilotes de wingsuit évoluent loin du sol, et c’est en volant en groupe ou en utilisant des GPS embarqués qu’ils peuvent d’abord constater des gains de hauteur de plusieurs mètres. Pour les BASE jumpers, qui sont à proximité du relief, la ressource est plus facile à constater, mais la marge d’erreur est beaucoup plus réduite.

En 2017, une compétition amicale de ressource en wingsuit était menée par la marque de combinaisons Squirrel. Elle réunissait 14 “pointures” de la discipline dans le canyon du Moab, en Utah, aux États-Unis. Deux grands pylônes gonflables étaient installés à une entrée du canyon, offrant une centaine de mètres de vide. Les pylônes servaient à la fois de porte et de référence. Idéalement positionnés dans le relief, ils garantissaient la sécurité tout en offrant un étalon de mesure de hauteur.

Les calculs étaient basés sur des estimations de gains d’altitude mesurés depuis les prises de vue multi angles des caméras et, dans certains cas, depuis les enregistrements des trajectoires GPS. Il ne s’agissait pas tant d’établir un classement que de démontrer les possibilités de cette technique naissante. Pari réussi : la vidéo intitulée “Squirrel Flare Power” totalise 140.000 vues sur Internet.

Extrait de la vidéo “Squirrel Flare Power” mettant en évidence des gains de hauteur de plus de 200 pieds (60 mètres).

À y regarder de plus près, il n’est pas si étonnant que l’on puisse ressourcer avec les wingsuits étant donné que durant ces dernières années leurs surfaces et surtout leurs performances ont fortement augmenté. On constate également que leur domaine de vol se rapproche de celui des voiles hautes performances, désormais descendues couramment sous des surfaces de 100 pieds carrés.

Photo montage évoquant le rapprochement des surfaces entre la micro voile “record” (2021) de Luigi Cani, une SLeia de 34 pieds-carrés, et les wingsuits (modèles de 2016) des pilotes Red Bull Joakim Sommer, Georg Lettner, Marco Waltenspiel et Armando Del Rey. Ils posent à l’Astrosports de La Palma, en Espagne. Photo © Daniel Lopez / Red Bull Content Pool

En 2004, le brésilien Luigi Cani, recordman du monde de l’atterrissage sous la plus petite voile (à l’époque, il s’agissait d’une VX-39) et le français Loïc Jean-Albert réussissaient le premier appontage entre une voile de parachute et une wingsuit. Cette première a été réalisée à Perris Valley lors du tournage d’un film promotionnel sur le projet de Jeb Corliss : l’atterrissage en wingsuit (voir article “Wingsuit et VX-39 : le premier appontage“, lien en bas de page).

Dans les années 2010, une nouvelle discipline naissait : le XRW, du vol relatif mixant des parachutistes volant sous voile et d’autres parachutistes volant en wingsuit.

Premier appontage réussi entre un parachutiste sous voile – Luigi Cani équipé d’une minuscule VX-39 – et un wingsuiter – Loïc Jean-Albert équipé d’une S-Fly Expert – à Perris Valley, en 2004. Photo J.C. Colclasure

Quant à la pratique courante du vol en wingsuit, on peut reprendre quasiment le même paragraphe que ci-dessus pour le pilotage sous voile… Et comme cela arrive à chaque fois qu’une nouvelle discipline apparaît, les parachutistes ont envie de se confronter. Des compétitions (amicales) furent organisées, et levol en wingsuit n’allait pas tarder à devenir une discipline de compétition, avec un matériel de plus en plus spécifique et plusieurs catégories basées soit sur la performance, soit sur l’artistique.

De nos jours, c’est une discipline reconnue par la FAI (fédération aéronautique internationale) qui délivre des titres et des médailles, avec une méthode d’apprentissage et des stages de formation.

La ressource en wingsuit, pour faire quoi ?

En saut d’avion et en vol loisir, la ressource peut être pratiquée seule ou à plusieurs. Elle peut faire partie d’un programme ludique, voire acrobatique en enchaînant d’autres mouvements derrière. Pour les vols de groupe, que ce soit en saut d’avion ou en BASE jump, elle offre plus d’options dans les séparations, donc plus de sécurité.

Tandis que la technique de la ressource s’est mise à offrir plus de choix de trajectoires en saut d’aéronef, les BASE jumpers ont compris que la ressource pouvait être utilisée pour obtenir ce qu’ils ont de plus précieux : des mètres de hauteur. Car il est démontré que les gains d’altitude sont de l’ordre d’une centaine de mètres.

La ressource a donc ouvert de nouvelles perspectives aux vols de proximité en wingsuit. Elle est également utilisée par des parachutistes de l’extrême, lors de vols de démonstration engagés.

C’est ainsi qu’en mars 2019, Vincent Cotte et Vincent Descols ont utilisé la ressource lors d’une démonstration très spectaculaire en vol de proximité, durant le festival Rock the Pistes, aux Portes du soleil, en Suisse. La topographie du terrain rend possible un passage bas en wingsuit, mais à condition d’engager une forte prise de vitesse afin d’obtenir la ressource nécessaire pour augmenter la hauteur d’ouverture. Car la pente située derrière la scène du festival n’apporte pas une hauteur suffisante pour ouvrir le parachute, il manque une cinquantaine de mètres, hauteur qui est compensée par la ressource.

Pour l’édition post crise sanitaire de Rock the Pistes 2022, du 13 au 19 mars dernier, ce sont Fred Fugen et Vincent Cotte qui ont réitéré la démonstration. Cette année encore, ils ont amené le vol en wingsuit devant le public et en direct, mais avec une trajectoire légèrement décalée sur la gauche pour qu’il n’y ait pas de survol de la foule.

Après avoir survolé en décalé l’édition 2022 du festival Rock the Pistes, Fred Fugen et Vincent Cotte utilisent la ressource pour récupérer la hauteur nécessaire à l’ouverture de leurs parachutes, dans la petite pente située derrière la scène, en arrière-plan et en bas de la photo. Photo Sylvain Cochard – Rock the Pistes – Les Portes du Soleil

De leur côté, les Soul Flyers n’étaient pas restés à la marge, bien au contraire. Après avoir acquis la technique de la ressource jusqu’à l’utiliser régulièrement, ils en ont fait une spécificité dans leur pratique engagée. En combinant la ressource à une technique d’ouverture particulière pour leurs parachutes de BASE jump, ils sont parvenus à s’approcher en vol près d’un sol plat, sans relief, et en sautant depuis un aéronef. Bien qu’évoluant en terrain plat, ils ont démontré leur capacité à voler à 20 mètres du sol et puis à remonter suffisamment haut pour ouvrir leur parachute. C’est le thème d’un film court métrage spectaculaire intitulé “Ressource”.

En août 2020, après une longue période d’entraînement en montagne, ils sont partis en tournage au phare de la Coubre sur la côte Sauvage, au sud de l’île d’Oléron (Charente-Maritime), pour une séquence hors norme à laquelle ils ont donné directement le nom de cette technique époustouflante.

En janvier 2021, Fred Fugen nous avait expliqué le tournage tout en détail dans une interview intitulée “La vie continue” :
“La version Soul Flyer, réalisée sur un sol plat au niveau de la mer, n’offre aucune échappatoire, pas de versant en aval afin d’avoir un peu plus de gaz pour l’ouverture. La seule chose qui compte, c’est la technique. Notre marge de sécurité se trouvait en amont, dans une bonne dose d’entraînement progressif, et dans le développement d’une technique comprenant l’ouverture sans glisseur.”

Dans un volcan

En octobre 2021, Sebastian Alvarez, un autre parachutiste de l’extrême, s’est lancé dans un projet similaire, mais sur un site très différent : le volcan Villarica, au Chili, son pays natal. Sebastian Alvarez est lui aussi un pilote Red Bull et il avait déjà réalisé des vols de proximité en bord de mer, afin de produire de belles images pour son sponsor, des photos décomposées de trajectoires en tonneau utilisant également la technique de la ressource.

Cette photo décomposée matérialise la trajectoire en wingsuit de Sebastian Alvarez dans le volcan Villarica, au Chili, et la ressource qu’il utilise pour en sortir. Photo Red Bull Content Pool

Pour le tournage dans le volcan, le challenge était de toute autre taille. Il fallait combiner la manœuvre de la ressource, en respectant son timing précis, tout en volant à l’intérieur d’un cratère actif, dans la fumée et l’air chaud.

Sur les nombreux volcans que compte le Chili, le Villarrica est l’un des plus actifs. Culminant à 2.847 mètres d’altitude dans la Cordillère des Andes, il est situé à 750 kilomètres au sud de la capitale, Santiago. Sebastian Álvarez a choisi ce volcan, car il offre un grand cratère de près de 200 mètres de diamètre, et aussi parce que son paysage met en valeur la beauté naturelle de son pays natal.

Dans les mois qui ont précédé le tournage, il a passé beaucoup de temps à étudier l’environnement du volcan, pour en savoir plus sur les colonnes de fumée, les vitesses de vent au sommet, etc. Il a également effectué des calculs pour s’assurer qu’il serait possible de voler en wingsuit dans le cratère, et puis d’en ressortir, grâce à une ressource, malgré les turbulences et l’air chaud.

Extrait de la caméra embarquée de Sebastian Alvarez, au moment où il sort en ressource du cratère. Photo Red Bull Content Pool

Une fois que tout était en place pour le projet, il a fallu attendre que les conditions soient parfaites, aussi bien à l’intérieur du volcan Villarica et de son activité, qu’à l’extérieur, pour avoir les bonnes conditions météorologiques.

C’est l’espagnol Dani Román, un autre athlète Red Bull et parachutiste de l’extrême, qui a réalisé les plans extérieurs du film. Dans ses commentaires, avant d’expliquer brièvement la technique de la ressource, il déclare : “Pour les néophytes, l’exploit consiste à voler seulement avec son propre corps, sans moteur et équipé d’un morceau de tissu, pour rentrer à l’intérieur d’un volcan et puis à en ressortir à toute vitesse.”

Sebastian Álvarez est effectivement descendu à une dizaine de mètres à l’intérieur du cratère, avant d’en ressortir en ressourçant. Il déclare : “Le volcan s’appelle Ruka Pillán en mapuche (une des langues indigènes de la région), ce qui se traduit par “la maison du diable”. J’avais vraiment l’impression d’aller directement en enfer, et le sentiment d’entrer dans la “maison du diable”, car une fois dans le cratère je volais face à un mur.”

Il lui a fallu plusieurs tentatives pour se caler, parfois pour éviter la fumée sortant du cratère ou parce que le vent était devenu trop fort au sommet du volcan. Il explique ces difficultés : “Certains facteurs sont contrôlables et prévisibles. Le facteur humain se prépare avec l’entrainement, le facteur météo est prévisible, mais l’activité du volcan est complètement en dehors de tout contrôle. Un certain jour, il pouvait être très actif et dégager beaucoup de fumée, et le jour suivant il était redevenu très calme. Aligner toutes ces variables pour un seul vol était extrêmement compliqué.”

 

Sebastian Álvarez conclut : “C’est le vol le plus effrayant et le plus étrange que j’ai vécu. Le volcan fait tout ce qu’il veut et moi, si je fais une erreur, je reste dedans.”

Un peu plus d’an après le tournage du film “Ressource”, et quelques semaines après le tournage dans le volcan, Red Bull crée la surprise en passant de la neige au sable : Fred Fugen est engagé dans un autre tournage, pour réaliser des images tout aussi spectaculaires, sur les pyramides d’Égypte. Comme lors de son récent tournage à Avoriaz, en Haute-Savoie, pour un vol horizontal dans la station, son coéquipier est Vincent Cotte. Ils volent de concert et en ressource tandis que Mike Swanson les suit en caméra extérieure.

Après s’être approché assez près de la pyramide de Khephren, deuxième pyramide d’Égypte en ce qui concerne la taille, pour presque pouvoir toucher de la main ses pierres millénaires, Fred Fugen explique : “Jusqu’à présent, le parachutisme était autorisé au-dessus des pyramides, à haute altitude. C’est la première fois qu’un vol en wingsuit est réalisé aussi près. C’était absolument incroyable d’être à côté de ces pierres géantes, qui font partie des dernières merveilles du monde antique encore visibles aujourd’hui. Je me suis senti si petit devant de si grands monuments. Je n’aurais jamais pensé pouvoir faire ce vol un jour. Si ce projet a été possible, c’est parce que les techniques et les matériaux de vol ont beaucoup évolué ces derniers temps.”

L’opération a été menée en partenariat avec Skydive Egypt dans le cadre de son événement annuel “Jump Like a Pharaoh”. Largués à 1 500 mètres d’altitude, Fred Fugen et Vincent Cotte ont manœuvré habilement leurs wingsuit jusqu’à descendre à une altitude minimale de 90 mètres du sol, avant d’utiliser la “ressource” pour obtenir un gain de 50 mètres d’altitude, ce qui leur a permis d’ouvrir leur parachute à 140 mètres, soit la hauteur exacte de la pyramide de Khephren.

Le film Ressource avait déjà eu du succès, et cette fois encore la diffusion au journal de TF1 des images sur les pyramides démocratise le vol en wingsuit et la technique de la ressource auprès du grand public.

L’avenir

Une technique utile en vol de formation, depuis un avion ou en BASE jump, et une technique spectaculaire en démonstration, qui régale le grand public. Et après…?

Puisque le brésilien Luigi Cani utilise la technique de la survitesse pour parvenir à se poser avec une voile hautes performances à peine plus grande qu’une wingsuit, pourrait-on se poser en ressource avec une wingsuit performante ?
Problème : on ne peut pas courir dans une wingsuit…

En 2012, Gary Connery parvenait à se poser en wingsuit sans ouvrir son parachute : son impact était amorti par un immense tas de cartons. © pedropimentel.net

Puisque l’anglais Gary Connery, pilote de wingsuit et cascadeur, a réussi à se “poser” sans ouvrir son parachute, mais en impactant horizontalement dans un gros tas de cartons, et puisque les wingsuits permettent à leurs pilotes de rester presque en sustentation dans les airs, en haut de leur ressource, serait-il un jour possible de se poser en wingsuit, et sans avoir besoin d’ouvrir un parachute ?
Peut-être faudrait-il imaginer un matelas géant, gonflable, plutôt qu’un grand tas de carton…

Puisque l’américain Luke Aikins a réussi à sauter sans parachute (et sans wingsuit !) et à guider sa trajectoire en chute libre pour impacter dans un filet géant, serait-il un jour possible d’atteindre un filet du même genre, en wingsuit, et sans avoir besoin d’ouvrir un parachute ?

Délires que cela, peut-être…

En 2004, l’américain Jeb Corliss envisageait déjà l’atterrissage en wingsuit, mais il n’y est pas parvenu à ce jour.
Peu de temps avant de perdre la vie dans l’accident qui l’a emporté à Hawaï, en 1998, durant un saut d’entraînement en wingsuit, le français Patrick de Gayardon avait construit une combinaison prototype équipée de lattes semi-rigides, un peu comme les miniskis d’un traineau. Il lui arrivait déjà de parler de l’atterrissage en wingsuit, évoquant ses premières hypothèses et théories de travail, dans une pente enneigée.
Délire que tout cela, peut-être aussi… Mais Patrick de Gayardon disait : “Il faut trouver la faille entre le rêve et la réalité…” Et il l’a trouvée à plusieurs reprises !

L’étrange prototype de combinaison lattée, conçu en 1997 par Patrick de Gayardon. Ce modèle avait été exposé, avec ses nombreux autres équipements, lors de l’hommage qui lui a été rendu à Gap-Tallard, en juin 1998. Photo Bruno Passe

Pour les Soul Flyers, la ressource est surtout un moyen de mettre en scène le vol en wingsuit dans des endroits spectaculaires et au plus près des spectateurs ou du public, comme ils ont fait au phare de la Coubre, sur les pyramides de Gizeh, en Égypte, et aux Portes du soleil, en Suisse. L’exploit des deux Français en Égypte a fait l’objet d’un reportage d’une minute trente au journal télévisé de 20h sur TF1, en janvier dernier. À la fin de ce reportage, Fred Fugen déclare qu’il a les yeux tournés vers d’autres types de projets en ressource : des vols en wingsuit à proximité des plus grands monuments du monde. Et pour lui, en tant que Français, le premier de la liste est bien sûr… la tour Eiffel !

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Bibliographie

Concernant le flare et les voiles rapides :
• “Parachutisme et aérodynamique “pour les Nuls” partie 1 (par Mathieu Passe) page 54 du ParaMag n°271 de décembre 2009
Parachutisme et aérodynamique “pour les Nuls” partie 2 page 54 du ParaMag n°272 de janvier 2010
Parachutisme et aérodynamique “pour les Nuls” partie 3 page 52 du ParaMag n°273 de février 2010
• “Wingsuit et VX-39 : le premier appontage ” – ParaMag n°212 de janvier 2005

Concernant les atterrissages sans parachute :

• “L’incroyable cascade de Gary Connery” – ParaMag n°301 de juin 2012
• “16 questions à Luke Aikins” – ParaMag n°358 de mars 2017

Concernant les vols de démonstration en ressource :

• “Rock the Pistes : Brillante démo de vol de proximité en wingsuit“, interview de Vincent Descols et Vincent Cotte – ParaMag n°382 d’avril 2019
• “La vie continue – Une discussion avec Fred” – ParaMag n°404 de février 2021

 

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Bonus vidéo

 

Le court métrage de Supersize Films, par Dino Raffault et Thibault Gachet, en collaboration avec Skydive Egypt et Jump Like à Pharaoh, montrant Fred Fugen et Vincent Cotte en vol de proximité sur une des pyramides d’Égypte.

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