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LE JOUR D’APRÈS

Parachutistes : que ferons-nous de cette épreuve ?

La pandémie de 2020 réveille en nous le sens du tragique. « On se rend compte soudain d’évidences oubliées » dit l’écrivain-aventurier Sylvain Tesson, qui demande : « Que ferons-nous de cette épreuve ? ». Oui, nous parachutistes : que ferons-nous de cette épreuve ?

Par Yves-Marie Guillaud

Les pandémies existaient avant l’invention du mot en 1752. Les plus prégnantes dans notre inconscient collectif sont la peste noire de 1330-1350 (25 millions de morts) et la grippe espagnole de 1918-1919 (20 à 50 millions de morts). De quoi relativiser, pour l’instant, en espérant que le pire n’adviendra pas.

On redécouvre cependant que la mort fait partie de la vie. Montaigne disait à ce sujet : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade ; tu meurs de ce que tu es vivant ». Le philosophe et sociologue Jean-Pierre Le Goff écrit : « Nous sommes confrontés au tragique et renvoyés aux limites de notre condition, à la fragilité des choses humaines. »

Nous revient alors à l’esprit le film Mort à Venise de Luchino Visconti sorti en 1971 dans lequel un monde de luxe et d’insouciance disparaît tandis que progresse une épidémie de choléra venue d’Asie.

Mais par rapport aux pandémies susvisées, nous bénéficions d’une science médicale et d’une organisation sociale sans commune mesure avec ces époques. Sur un  dessin de Sempé une femme prie : « Mon Dieu, j’ai tellement confiance en vous que, des fois, j’ai envie de vous appeler Docteur ». Et le philosophe André Comte-Sponville d’ajouter : « Dieu est mort, vive la Sécu ».

Si, comme Jean-Pierre Le Goff, nous pouvons dire : « Aujourd’hui, ce qui nous semblait naturel cesse d’être évident », en nous la force de vie nous incite à réfléchir à l’après qui ne sera pas comme avant. « Après le coronavirus, il y aura des changements, c’est la règle », déclare le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, spécialiste de la résilience, cette faculté des individus à vaincre des situations traumatiques.

Sur le plan économique, le journaliste-économiste François Langlet prévient : « Ce sera probablement la récession la plus sévère depuis l’entre-deux guerres… En 2008, c’est la finance qui provoque la crise. Aujourd’hui, c’est l’économie réelle qui plonge. »

Le parachutisme ne sortira sans doute pas de cette crise sans nécessaires changements. Toutes les structures, toutes les écoles, tous les clubs, la FFP elle-même sont fermés. Apparaît clairement l’inanité des rivalités, des conflits, des comportements égotiques, dont les derniers avatars sont complaisamment exposés par le président dans son rapport moral d’un autre temps, celui du jour d’avant.

Cette crise affectera l’équilibre économique des structures de parachutisme. François Langlet explique : « Ces peurs primitives, ne pas être soigné, ne pas manger, perdre ses économies, se sont substituées à nos émotions économiques habituelles, le désir de consommer par exemple ». Ce pourrait être le moment d’une nécessaire véritable refondation de nos pratiques parachutistes. À tout le moins, est-ce le moment de réfléchir à ce qui nous relie, nous les parachutistes, et d’imaginer des orientations pour améliorer ces liens et les éléments de bonheur qu’ils nous procurent.

La pertinence de ces propos est illustrée par l’évolution du nombre de licences « pratiquants » ces vingt dernières années (chiffres annuels sur le site de la FFP, rubrique statistiques).

Le nombre de parachutistes « pratiquants » est constant – autour de 13.000 – même en remontant jusqu’à 1994 (plus ancienne année disponible sur le site FFP) qui comptait 12.876 licenciés « pratiquants ». Toutes les tentatives pour l’augmenter ont échoué. En 2012, la FFP a fait appel à une société de communication, ce qui paraissait être une bonne idée, du moins fallait-il le tenter. L’échec est là encore patent et le coût, jamais dévoilé, est dépensé en pure perte faute d’un impact concret.

Dans son rapport moral exposé à l’AG, le président de la FFP déclare : « La fédération confirme sa politique de développement ». Il est vrai que le nombre global de licences augmente, mais parce que le nombre de licences « tandem » augmente (source FFP):

Si les chiffres globaux satisfont les statisticiens du ministère, sont-ils en adéquation avec la mission statutaire de la FFP figurant dans l’article 1 des statuts : promouvoir, organiser, orienter et coordonner le parachutisme ?

Peut-on sérieusement considérer les 48.377 personnes (source FFP) ayant effectué un seul saut en passager tandem en 2019 comme étant des parachutistes sportifs ? Peut-on alors sans rire exclure de ces statistiques les 65.000 passagers tandem (source SNPP) des para-pros qui ont fait rigoureusement la même chose ? Est-on pilote de course si on fait un tour de circuit automobile comme passager d’un pilote de course ? Est-on pilote d’avion si on fait un baptême de l’air ?

Le premier des changements après le coronavirus pourrait être d’arrêter de se mentir.

 

Et de mentir aux autres, à tout le monde. Regardons-nous en face tels que nous sommes. Guy Sauvage l’avait très bien décrit dans ParaMag en août 1988, et ça n’a pas changé depuis : « Si le parachutisme est un jour pratiqué par des millions de personnes, il sera une religion. En attendant, il n’est qu’une secte ».

Si la façade s’effondre, pourrait apparaître notre aveuglement collectif. Sur quoi repose le prétendu développement de notre pratique sportive ? Comment avec un nombre constant de pratiquants depuis 25 ans les écoles et DZ ont-elles pu remplacer leurs Cessna à pistons par des Pilatus, puis leurs Pilatus par des Caravan ? Comment les prestations fournies ont-elles pu augmenter au point que la FFP attribue aux écoles des étoiles comme le guide Michelin ? Grâce aux tandems.

Notre modèle de développement est artificiel. Il ne repose pas sur la pratique sportive, mais sur la commercialisation défiscalisée d’une activité marchande. Le parachutisme et ses 13.000 pratiquants vit largement au-dessus de ses moyens propres. Que le tandem s’effondre, c’est tout l’édifice du parachutisme en France qui menacera de tomber en ruine.

Consultons la courbe des licences « tandem » (source FFP) lors de la crise financière de 2007-2008 provoquée par la faillite de la banque Lehman-Brothers :

On voit que cette crise a provoqué un effondrement de la demande tandem de 40% entre 2006 et 2009. Or, le 23 mars dernier, le ministre de l’Économie a déclaré qu’il n’avait « pas d’autre élément de comparaison que la grande dépression de 1929 ». On peut espérer que la récession qui s’annonce ne dégénèrera pas en dépression, comme à l’époque, grâce aux outils actuels d’analyse et de pilotage économiques. Mais récession il y aura. Et elle sera considérablement plus forte qu’en 2008.

Il est donc probable que la demande tandem s’effondrera à nouveau, sans doute plus qu’en 2009 et de façon plus durable, ce qui contraindrait alors à de déchirantes révisions de nos modes de pratique et des modalités de gestion des DZ. Les dirigeants, qu’ils soient professionnels ou bénévoles, devraient vite examiner leurs comptes d’exploitation, leurs prévisionnels, leurs calendriers pour anticiper les décisions qui seront à prendre très rapidement, d’autant que le confinement affecte la période de l’année la plus favorable à la pratique parachutiste avec de gros volumes de sauts. Il pourrait y avoir des DZ qui n’y résisteront pas et  disparaîtront.

François Langlet prévient : « La nécessité brutale dans laquelle nous plonge l’épidémie fait réfléchir les entreprises comme elles n’ont jamais le temps de le faire, sur leur processus de production, sur l’efficacité, sur ce qui est important et ce qui ne l’est pas ».

Dans ce contexte, la FFP a un rôle à jouer. Rôle de soutien et d’assistance. Par exemple, le président a écrit le 3 octobre 2019 : « Notre fédération est excédentaire de plus de 2 millions d’euros ». Et dans son rapport moral à l’AG il dit qu’il y a 56 écoles agréées. Soit un excédent de 36.000 euros par école. La FFP doit en conserver une partie, mais il y a de quoi aider celles qui seraient en difficulté. Aide conditionnée à un plan de sortie de crise.

Mais l’aggiornamento du parachutisme pourrait débuter par notre manière de vivre. « Nous nous rendons compte que l’inéluctable n’est pas irréversible et que la nostalgie peut proposer de nouvelles directions », dit Sylvain Tesson. Mieux que la nostalgie, Boris Cyrulnik fait référence aux anciennes valeurs : « Quand l’épidémie sera terminée, on constatera que l’on aura dépoussiéré d’anciennes valeurs qui nous serviront à mettre au point une nouvelle manière de vivre ensemble ».

« Anciennes valeurs », « nostalgie » : revenons à une chronique de décembre 2007, une « Lettre au Père Noël », pour laquelle l’iconoclaste avait été félicité par la présidente de la FFP :

Je voudrais revenir à l’époque où j’étais un jeune parachutiste. J’en conserve le souvenir vivace et ému d’une fraternité entre tous les parachutistes. Sauter en parachute faisait entrer dans une sorte de confrérie dans laquelle tous se retrouvaient autour de l’essentiel, ce qui n’excluait pas des chamailleries. Une confrérie de ceux qui ont passé la porte et tiré la poignée. Une fraternité en chute et en poignée.

Nous n’avons pas été assez vigilants, nous qui l’avons connue, éprouvée et appréciée, pour la préserver et lui faire traverser le temps. Certes la modernité nous a aveuglés et nous avons cru de bonne foi en la ringardise d’une certaine forme de parachutisme. Beaucoup d’entre nous ont été les premiers assidus dans une pratique visant essentiellement le profit.

L’essentiel est ailleurs dans la fraternité de l’appartenance à un groupe extraordinaire au sens étymologique du mot, extra-ordinaire, c’est-à-dire qui est totalement en dehors des choses ordinaires. On peut se disputer et même ne pas s’aimer, mais on est liés par quelque chose en commun de plus grand que nous, qui nous dépasse, qui transcende la futilité de l’acte de saut dans le vide.

Il m’appartiendra de convaincre par l’exemple que le parachutisme moderne vaut autant que l’ancien, et que s’il a acquis un prix il n’a pas perdu de valeur. Il y a encore beaucoup de parachutistes comme moi qui croient en une valeur commune, mais étouffés par les temps modernes ils n’osent plus le dire et le montrer.

Dans « Les cosaques » de Tolstoï, rappelle Sylvain Tesson dans « La panthère des neiges », un vieux soldat emmène dans la forêt de jeunes cadets russes sortis de l’école militaire. Ce sont de brillants officiers. Ils ont leurs diplômes, leur science, leurs médailles, mais ils ne voient pas les traces des bêtes au sol, ils ne déchiffrent rien des signes du vent dans les arbres. Et le vieux a ce mot : « Ils sont savants, mais ils ne savent rien ».

Article d’Yves-Marie Guillaud paru dans le ParaMag n°395 d’avril 2020

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