
Par Patrick Passe

Plantée au beau milieu de l'Arizona, Eloy est une oasis pour parachutistes. A part sauter, il n'y a pas grand chose à y faire sauf peut être de prendre quelques jours de break pour aller visiter, au nord et à quatre ou cinq heures de route, le Grand Canyon, Lake Powell, Monument Valley ou Las Vegas. Mais quand on y vient pour déplier, on se fout des merveilles de la terre, alors déplions...
D'octobre à avril, l'Arizona offre ses plus belles journées. Les autres mois de l'année, le désert devient un four dès les dix heures du matin. Quotidiennement, le ciel bleu permet d'enchaîner à Eloy dix sauts sans problème, à raison d'un saut à l'heure et pour une poignée de dollars. De nombreux parachutistes Européens, Scandinaves ou Japonais ont compris que cet endroit leur permet de finir ou de commencer sérieusement leur saison en y totalisant une ou plusieurs centaines de sauts. Alors en mars dernier, il y avait de nombreux Français, d'autres Européens et quelques vedettes que nous rencontrons occasionnellement sur les terrains de l'exagone.
A cette période, le VR-8 France y attaquait consciencieusement sa
saison d'entraînement. Ils ont passé 2 mois à Eloy,
soit 300 sauts environ. Toutefois l'équipe y a connu la guigne,
avec l'accident de Mike Brooke en fin février, qui se conclue par
plus de peur que de mal.
Et puis il y a eu l'accident de Franck Cottigny, à la veille du boogie de Pâques, avec beaucoup de peur et de mal. Explication. Depuis maintenant plusieurs jours, le VR-8 France s'entraîne parallèlement aux Golden Knights, équipe championne du monde de VR-8 en titre. Le plus souvent les deux équipes se partagent le même Skyvan, ce qui leur permet de se familiariser avec la sortie tranche arrière en vue du prochain championnat du monde qui se déroulera en Turquie au mois de septembre prochain. Le stage touche maintenant à sa fin, dans une petite semaine les Français seront dans l'avion pour le retour chez eux..
Chez les Golden Knights, l'équipe semble incomplète. Selon
les jours, il n'est pas rare de voir leur vidéoman prendre la place
de l'un des équipiers absent. Ce matin là, les deux équipes
en sont à leur troisième ou quatrième saut d'entraînement.
Franck Cottigny va se poser après un tendre virage à 45 degrés.
Plus haut et à sa gauche, il ne peut pas voir le videoman et équipier
des Knights qui vient d'envoyer imprudemment et aveuglément un radical
hook turn (1) à presque 180 degrés. Mais il n'a pas vu Franck.
Dans la phase finale de son virage, l'Américain accroche, dégonfle
et déchire entièrement la voile du Français. Ils sont
entre dix et vingt mètres du sol. Le Prince d'Or reste emmêlé
dans le parachute de Franck. Tous deux s'écraseront sous la voile
tournoyante et à moitié fermée de l'Américain.
Franck touche le sol en premier, allégeant ainsi le stack (2) informe
juste avant le crash du Golden Knights. Durant plus d'une demi-heure, les
deux hommes recevront les premiers soins d'urgence, dans la poussière
d'Arizona, avant d'être évacués en hélicoptère
vers l'hôpital de Phoenix. Franck s'en sortira avec une triple fracture
du bassin, une fracture du péroné et du calcanéum
(talon) ainsi qu'une fracture ouverte à la cheville avec déplacement
important. Pour l'Américain, on diagnostiquera un bras et une épaule
cassés. Tous deux auraient pu être beaucoup plus gravement
blessés, voir se tuer.
Les Golden Knights reconnaissent sans hésiter l'erreur de leur coéquipier.
Ils sont profondément désolés et ils le manifestent.
Ceci ne correspond pas à l'image qu'ils représentent. Ce
genre d'accident arrive trop fréquemment, et le plus souvent ce
sont des parachutistes expérimentés qui en sont la cause.
Faut-il attendre que cela nous arrive pour enfin en tirer une leçon
!
L'activité du terrain d'Eloy fut stoppée durant une demi-heure
pour faciliter l'évacuation des deux blessés. Puis les quatre
Twin Otter, les deux Skyvan, le Pilatus et le DC-3 reprenaient leur ronde
infernale entre ciel et terre, décollant et se posant dans les deux
sens de la piste. Il faut observer et admirer le travail d'équipe
du centre d'Eloy. Même dans les moments de grande bourre, le rythme
des sauts ne s'en ressent pas. Les pilotes et les responsables du manifest
(3) font preuve d'une coordination parfaite.
L'orchestre est en harmonie et son chef, Bryan Burke, est un artiste de l'organisation en matière de séance de sauts. Protégeant son visage, des rayons brûlants du soleil, sous son Stetson (4) , il s'active toute la journée durant, discrètement et sans relâche, deux ou trois radios et une gourde d'eau pendues à la ceinture. L'homme gère la flotte d'avions qui se présentent à l'embarquement, sur axe et au plein. Le trafic est fluide et sans attente, permettant aux parachutistes d'enchaîner. Le nombre de sauts est quotidiennement garanti pour chacun.
Selon le moment de l'année, le centre d'Eloy propose aux parachutistes
de nombreux types d'organisations de sauts. Durant l'Easter Boogie, les
membres de l'équipe Air Speed, championne du monde de VR-4, se partageait
l'organisation de sauts de dix à vingt ainsi que des stages de perfectionnement
en vol relatif à quatre et à huit. De nombreuses équipes
viennent des quatre coins du monde pour bénéficier de leur
savoir. L'infrastructure du centre permet de les accueillir en grand nombre
dans ce village parachutiste, perdu au milieu du désert ; le centre
d'Eloy est devenu un village pour parachutistes.
Parallèlement à l'Easter Boogie, du 26 au 30 mars, Skydive
Arizona a su gérer le bon déroulement des tentatives de record
du monde féminin de grande formation. La meilleure performance fut
un 116 tenu quelques dixièmes de seconde, au lieu des trois secondes
nécessaires à l'homologation d'un record. Le 100 organisé
par Jérôme Bunker et Alexis Perry au Luc en 1992 reste donc
le record à battre.

Les participantes étaient principalement de nationalité américaine,
mais ParaMag y a rencontré Béatrice Dodet, la seule Française
sélectionnée pour l'événement. Voici donc l'itinéraire
parachutiste d'une femme de 37 ans, hôtesse de l'air à Air
France et qui vit sa passion en France et aussi aux États-Unis.
Béatrice a passé le cap des mille sauts en mars dernier,
juste avant les tentatives de record. Elle nous raconte son parcourt parachutiste
ainsi que le déroulement de l'événement.
(1) Hook turn : "virage crocheté", effectué
près du sol pour mettre la voile en survitesse.
(2) Stack : empilage de voiles.
(3) Manifest : endroit où on s'inscrit pour sauter.
(4) Stetson : chapeau de cow-boy.
ParaMag : Béatrice, parle-nous de tes débuts dans le
parachutisme.
Béatrice Dodet : J'ai commencé le parachutisme en 1988
par la méthode traditionnelle à la Ferté Gaucher.
Au cours de mes débuts en chute je rencontrais quelques difficultés
sur l'exécution des tours. Pour régler cela, j'ai choisi
de faire trois sauts en chute accompagnée avec Philippe Vallaud
et Jean-Jacques Guiounet. Je pouvais ensuite me lancer à la découverte
de ce qui m'a toujours attiré : le vol relatif.
J'ai d'abord fait de nombreux sauts à deux avec Daniel, mon mari,
qui m'a appris toutes les bases de la discipline. Je souhaitais acquérir
un niveau individuel correct avant de tenter des sauts en plus grand nombre.
J'ai ensuite intégré l'équipe Pégase, constituée
d'une douzaine de copains dont le but était de progresser en s'amusant
le week-end à la Ferté. Nous n'avions aucun objectif de compétition,
nous sautions simplement entre nous. Je garderai toujours un excellent
souvenir de cette équipe qui m'a permis de continuer à progresser
dans la bonne humeur.
C'est en 1990 que je participe à mon premier boogie de Vichy. J'avais
alors environ 110 sauts. Je n'ai pas intégré les sauts organisés.
Avec Daniel, nous n'avons fait que des sauts à deux, mais j'ai découvert
ce qu'était le parachutisme de boogie, les largages hors du terrain,
les gros porteurs, etc... Vichy 91, j'intégrais le groupe ZZ, organisé
par Bruno Picot, au sein duquel j'apprenais les bases de la grande formation,
le piqué et l'approche.
J'étais la moins expérimentée mais Bruno était
tolérant. Au cours des boogies suivants, j'ai sauté dans
les groupes organisés par les membres de l'équipe à
VR-4 Maubeuge, constituée des frères Boitieux et Ferré.
JÕai le souvenir de bons sauts à 20/30, correspondant à
ma progression.
L'an passé, j'intégrais le groupe de Patrick Passe pour mes
premiers sauts de séquences à 40. Le boogie de Vichy est
l'un de mes rendez-vous annuels. Son système d'organisation de sauts
peut être considéré comme plus ou moins rigoureux selon
les loadmasters, mais il m'a permis d'année en année de progresser
en réalisant généralement des sauts de qualité.
ParaMag: Te fixes-tu des objectifs en parachutisme?
Béatrice : J'ai commencé le parachutisme assez tard et
lorsque que j'ai découvert cette nouvelle passion, j'ai d'abord
souhaité rattraper en quelque sorte le temps perdu. Consciemment,
j'ai toujours eu le désir de participer à des événements
parachutistes importants. Le record féminin à 100, qui a
été réalisé en août 92 au Luc, m'a bien
fait rêver, mais je n'étais pas encore suffisamment expérimentée
pour tenter ma candidature. L'aventure d'un record du monde de grande formation
m'a toujours attirée, qu'il soit féminin ou mixte. Cela constitue
lÕun de mes objectifs.
D'autre part, je souhaitais aussi participer à la Coupe d'Europe
de VR-16 qui se déroule régulièrement à la
Ferté Gaucher. Depuis mes débuts, je saute principalement
à la Ferté, les week-end. Chaque année, je voyais
les équipes à seize telle que Synchrony s'entraîner
pour cette compétition annuelle. Faire du seize, çà
me donnait aussi envie. Lors de ma progression en vol relatif, équipe
à seize ou record du monde, tout cela n'était qu'un rêve.
Quand on est débutant on ne sait pas toujours si on peut y arriver,
le chemin semble souvent très long. Et puis un jour, ça se
concrétise. Il y a deux ans, j'étais déjà très
heureuse d'intégrer l'équipe à seize Ville de Paris,
au sein de laquelle j'ai bien progressé. Et depuis l'an dernier,
je saute avec Synchrony.

ParaMag : Tu sautes aussi souvent aux États-Unis. Quelle forme
de parachutisme y pratiques-tu ?
Béatrice : Depuis trois ans, je me rends deux fois par an à
Eloy, en Arizona. La météo est formidable et le nombre de
sauts est garanti. Je me suis fait connaître en sautant régulièrement
au sein des organisations qui y sont proposées. En novembre dernier,
j'ai pu intégrer le groupe Mission Impossible, dirigé par
George Jicha, membre de l'équipe à huit Air Speed. Mission
Impossible est constituée de trente relativeurs. Selon la disponibilité
de chacun, l'équipe se retrouve quatre fois par an sur des périodes
de trois jours pour faire une vingtaine de sauts de qualité de seize
à vingt.
Le groupe est homogène et George sait très bien le gérer.
Dans le meilleur des cas, le groupe Mission Impossible fait six à
sept points avec des constructions souvent techniques que je nÕavais
encore jamais réalisées. En mars dernier, le groupe s'est
rendu au Mexique pour un long week-end où nous avons fait une quinzaine
de sauts au-dessus des plages de San Carlos. Le centre d'Eloy y organise
régulièrement des mini boogies, sur des courtes périodes.
Sauter à Eloy m'a permis de faire un pas de plus dans ma progression
ces dernières années. On y pratique du vol relatif de qualité
et pour tous niveaux ; il y a de nombreux organisateurs de sauts, dont
les membres de l'équipe Air Speed. Ils sont une grande partie de
l'année sur le terrain et parallèlement à leur entraînement,
ils animent efficacement l'activité VR du centre.
ParaMag : Tu sembles plus particulièrement attirée par
les sauts de grande formation et le vol relatif en nombre. Le parachutisme
a-t-il d'autres aspects pour lesquels tu souhaiterais t'investir ?
Béatrice : Il est difficile de tout faire. Une équipe
de vol relatif à quatre m'aurait bien tentée. J'ai eu l'opportunité
de faire quelques sauts à quatre à Eloy, organisés
par quelques membres de l'équipe Air Speed. Ça volait vite,
c'était fabuleux ! Il est vrai que le quatre, c'est vraiment excitant
et tentant, mais ma profession ne me permet pas d'investir le temps nécessaire
à l'entraînement dÕune équipe. Occasionnellement,
j'aime aussi faire des sauts de chute assis ou tête en bas. J'y accorderai
certainement une place de plus en plus importante, c'est un nouveau challenge
ouvrant dÕautres horizons.
ParaMag : Parlons des tentatives de record du monde féminin de
grande formation qui se sont déroulées du 27 au 30 mars à
Eloy. Comment as-tu été sélectionnée ?
Béatrice : C'est en sautant avec Mission Impossible, en novembre
dernier. Je me suis fait connaître alors que les organisatrices étaient
encore à la recherche de candidates. Pour participer à l'événement,
j'ai payé l'équivalent de 2 600 FF comprenant vingt sauts
à l'altitude nécessaire, l'oxygène, les tee-shirts
et autres accessoires.
ParaMag : Quel fut le concept de construction de la figure pour ces tentatives
de record du monde ?
Béatrice : Le record était initialement prévu à
128 relativeuses. Le concept de construction a évolué au
fil des tentatives pour avoir en finalité une base à 72 se
complétant dans un premier temps tandis que 8 lignes dÕenviron
6 personnes (selon les sauts) se construisait en périphérie,
sans appontage sur la base. Une fois construites et complètes, ces
lignes pouvaient alors voler vers la base et s'y connecter.
ParaMag : Comment s'est déroulé l'événement
?
Béatrice : C'est Jan Meyer qui en fut l'organisatrice. Nous
avons commencé par des sauts d'entraînement, durant les deux
premiers jours. Deux groupes furent constitués, l'un à 56
et l'autre à 72, afin de s'entraîner sur la construction de
la base et le vol en ligne constituant les principaux points techniques
de la figure choisie pour le record. Pour ces sauts d'entraînement,
nous avons sauté de Twin Otter et de Skyvan volant en formation.
Les sauts de tentatives pour le record étaient prévus de
trois Twin et d'un Hercules C-123 (bi-moteur, tranche arrière, 70
parachutistes à bord).
Le deuxième jour, en fin d'après-midi, lÕarrivée
du C-123 nous a permis de partir pour la première tentative, juste
avant le coucher de soleil. Nous avons effectué au total dix tentatives
à 5 200 mètres d'altitude et la dernière à
5 500 mètres. Au fil des sauts, le nombre des participantes est
passée de 128 à 116. Quelques filles ont étaient mises
sur la touche, d'autres se sont fait mal à lÕatterrissage.
La dernière tentative fut un 116 complet et tenu durant quelques
dixièmes de secondes. Le record ne pouvait pas être homologué
et il n'y aura pas d'autres tentatives (*).
ParaMag : Quelles sont tes conclusions à l'issue de ces tentatives
de record du monde ?
Béatrice : Bien que l'organisation fut irréprochable,
le niveau technique général n'était pas suffisamment
élevé. Trop de filles avaient à peine 500 sauts. De
toute évidence, elles manquaient de technicité pour voler
correctement en ligne et c'est là que fut le plus gros problème.
Nous avons manqué aussi d'altitude. Les tentatives étaient
prévues à 6 000 mètres. Nous avons à chaque
fois sauté à 5 200 mètres car les pilotes du C-123
n'ont pas obtenu les autorisations supplémentaires pour grimper
plus haut.
C'est dommage car, à deux reprises, cette quinzaine de secondes
de chute supplémentaires nous aurait peut être permis d'établir
le record. Bien que cette aventure fut enrichissante, je suis partie d'Eloy
sans record et un peu déçue. J'ai un excellent souvenir de
la bonne ambiance entre les filles et principalement le bon contact avec
les Russes, femmes d'une grande sensibilité. Je me souviens aussi
d'une anecdote dans le Skyvan, sur axe. Il fallait ouvrir la tranche arrière
mais la porte était si difficile à déverrouiller que
nous avons mis plusieurs minutes avant d'y parvenir. Nous avons cru ne
jamais y arriver. Çà m'a fait sourire, car j'ai pensé
"Là, on aurait besoin d'un mec !..." Mais chut, il ne
faut pas le dire... Rendez-vous maintenant à Vichy pour les prochaines
tentatives de record féminin... Et avec de nouveaux espoirs.
(*) NDLR : Durant le dernier et meilleur saut à 116,
une des filles se blesse très gravement à l'atterrissage,
en essayant d'éviter une clôture ; elle est évacuée
à l'hôpital dans un état critique. Les filles débriefent
alors leur saut et décident de repartir pour une autre tentative,
puisqu'elles sont si près du but. Mais lorsqu'elles apprennent finalement
que leur coéquipière est décédée des
suites de ses blessures, elles décident d'arrêter.